Bonjour, Je voudrais relater ici une expérience à laquelle j’ai contribué, que j'ai impulsé, et qui est en cours. Elle se déroule en Ethiopie, à Addis Ababa. Nous sommes en 2004, et un groupe de personnes handicapées vient voir Handicap International (ONG française) et dont j’étais la représentante nationale à l’époque. Ce groupe de personnes nous interpelle sur les ravages que fait le sida parmi les membres de leur communauté et sur le fait qu’ils sont de grands oubliés de la lutte.
En effet, peu (pas) de programmes –à ce moment- ne se penchaient sur les facteurs de vulnérabilités, spécifiques, des personnes handicapées. Handicap International avait soutenu ENAD (l’association nationale des sourds et malentendants) en 2002, pour mieux connaître les connaissances, aptitudes, pratiques de ce groupe en matière de VIH-sida.
Les résultats de cette étude étaient intéressants, et pointaient le rôle des supports utilisés dans la transmission des messages de prévention. Les campagnes radio étant par exemple tout à fait inutiles pour les sourds et malentendants (tout comme les démonstrations visuelles de pose de préservatifs ne sont pas pertinentes face à un groupe de personnes aveugles et malvoyantes). Si cette étude était intéressante, nous avions néanmoins le sentiment, mes collègues et moi-même, de ne pas avoir fait « le tour » de la question.
Quels sont, véritablement, les facteurs de vulnérabilité spécifiques rencontrés par les personnes handicapées ? Nous avons alors conduit, dans deux quartiers d’Addis Ababa, une étude au niveau communautaire. Cette étude rassemblait des personnes handicapées (tout type de handicap : moteur, sensoriel, mental), et parfois leurs parents (172 personnes en tout). A travers des focus groupes et des entretiens, plusieurs facteurs de vulnérabilité ont été identifiés, qui dépassent de bien loin la barrière que constitue le support d’un message de prévention.
Cette étude a par exemple révélé (ou confirmé) que : - les femmes handicapées ont des relations sexuelles, souvent à risque (alors qu’elles sont généralement considérées comme inactives sexuellement par les acteurs traditionnels de lutte contre le sida) - les personnes handicapées ne sont pas considérées dans les campagnes de sensibilisation et n’ont généralement pas accès aux services de dépistage, de soin, etc. - les enfants handicapés mentaux sont particulièrement exposés aux abus sexuels - de façon générale, les personnes handicapées sont rarement prises en charge et protégées, légalement, en cas d’abus. -
Enfin, ces facteurs de vulnérabilité face au sida augmentent leur vulnérabilité sociale, économique et psychologique. Nous sommes alors retournés voir le groupe qui nous avait sollicité (et qui avait aussi participé à l’étude communautaire) afin d’identifier quelles seraient, pour leur groupe et dans leur communauté, les priorités et les actions à mener.
Lors d’un atelier de programmation participative conduit dans le quartier (avec les représentants de ce groupe, mais aussi d’autres associations, des représentants de la municipalité, des leaders etc.), le non respect des droits des personnes handicapées (droit à maîtriser leur sexualité, droit à la santé et une justice équitable, droit à une protection en cas de violation…) a été désigné comme étant le problème central et le point de départ d’une action concertée.
Le projet (financé depuis par l’Union Européenne) s’attache maintenant à travailler à deux niveaux. D’un côté, au niveau du système judiciaire et policier, et de santé ayant compétence sur l’arrondissement d’Addis, afin de sensibiliser, former ces professionnels, aux droits des personnes handicapées et les préparer à recevoir des personnes qui auraient été victimes de violences sexuelles. De l’autre côté, un travail de counselling (psychosocial et legal) auprès des personnes handicapées et de leurs familles (toujours à l’échelle de l’arrondissement) et de référencement des personnes vers les services de santé et légaux.
Je ne suis plus en Ethiopie, mais j’ai appris que ce projet montre des signes très positifs en termes de résultats, et qu’il pourrait faire effet « boule de neige » (les institutions des professionnels sensibilisés seraient intéressées à l’étendre et le répliquer).
Je suis fière d’avoir impulsé, avec ce groupe de personnes handicapées et mes collègues d’Handicap International, cette étude communautaire et la dynamique qui a suivi et ce projet qui contribue à lutter contre cette pandémie, et au respect des droits des personnes handicapées et à leur protection contre les actes de violence.
J'en profite pour dire qu'une campagne africaine se met progressivement en place (sous l'impulsion de Handicap International et du Secrétariat pour la Décennie africaine des personnes handicapées) pour attirer l'attention des grands décideurs, bailleurs, gouvernements, etc. sur la nécessaire prise en compte des personnes handicapées dans les programmes de lutte contre le sida. La campagne cherche également à favoriser les échanges de savoirs et d'expériences sur le sujet
(www.africacampaign.info - The Africa Campaign on Disability and HIV & AIDS).
Vanessa Rousselle